Le texte suivant ayant été transposé d'un scan vers un ficnier word par le logiciel omnipage, diverses coquilles jalonnent le texte qui seront corrigées au fur et à mesure - n'hésitez pas à nous signifier dans un commentaire si nous en avons oublié. Nous remercions John Cana qui a accepté que son article soit repris dans le cadre de ce blog.

LA PRIVATISATION DE LA DIPLOMATIE
Une expérience caucasienne
par John 
Cana

Nous publions cet article paru dans Critique Internationale, n° 1, automne 1998, avec l'aimable autorisation des Presses de Sciences Politiques (autorisation n° 222 G)

  L'isthme du Caucase a toujours été un passage stratégique : du Nord au Sud, il est la seule voie de communication terrestre entre l'Europe et l'Asie à 1'Ouest de la mer Caspienne ; de l'Est a l'Ouest, c'est le seul passage qui évite à la fois la Russie et les Etats impliqués au Proche-Orient. Sa vallée centrale (Azerbaidjan-Géorgie) est donc l'une des routes possibles pour le transit des hydrocarbures provenant des gisements de la mer Caspienne. Il existe déjà une ligne voie ferrée-oleoduc Bakou-Tbilissi-Batoumi. Une route russe existe aussi au Nord de la grande muraille du Caucase ; elle traverse notamment le Daghestan et la Tchétchénie.

Le Caucase est à la rencontre des trois Empires russe, turc et perse. D'où la multiplicité des enclaves et parfois sous-enclaves due a l'encastrement des trois Empires le long de leurs lignes de fracture. L'organisation politique particulière des peuples du Caucase procède de ces caractères géopolitiques. Leur vie s'est organisée en s'accommodant successivement, et parfois simultanément, de ces trois Empires, dont aucun n'a jamais conquis les cœurs ni pu s'imposer durablement sur la totalité de la région.

La «période russe» au XIX siècle puis la domination soviétique ont été particulièrement brutales : division, déportation de peuples entiers au profit d'autres populations en général voisines, imposition de la langue russe, aggravation ou régulation des conflits locaux en fonction des seuls intérêts de l'Etat central, gel des communications avec le monde extérieur, etc. Staline remplaça même, à partir de 1920, la République du Caucase Nord (souveraine) par des entités fédérales de type bi-ethnique, a l'exception du Daghestan, et la Géorgie indépendante par une entité soumise à Moscou. Cette situation est restée figée jusqu'en 1989, mais le terrain était mine.

L'origine des guerres d'Ossétie du Sud et d'Abkhazie

A partir de 1989, les conflits régionaux latents se sont aggravés dans le contexte anarchique de l'implosion de 1'URSS. Les militaires russes, dans un réflexe de guerre froide, ne voulaient pas quitter les lieux au risque de laisser le champ fibre a la Turquie. Le terrain gardait sa valeur stratégique de zone de transit et riche en minéraux. Aucune garantie internationale n'a pu être trouvée pour les multiples minorités de la région.

Les Parlements d'Abkhazie (une république) et d'Ossétie (du Sud (une région autonome) ont déclaré leur indépendance en août 1990, à quelques jours d'écart, sur la base du droit des peuples disposer d'eux-mêmes et dans le contexte juridique soviétique : ils refusaient d'accepter le trace des nouvelles frontières issues du démembrement de 1'URSS, qui leur était moins favorable que la situation précédente : l'Ossétie, région située jusque-là à l'intérieur de I'URSS, serait désormais coupée par une frontière Internationale ; l'Abkhazie se voyait placée sous l'autorité d'un nouvel Etat pleinement souverain, la Georgie, ce qui lui faisait craindre une oppression linguistique et ethnique sous l'influence de mouvements ultra nationalistes. Des maladresses, des critiques mal fondées ou inopportunes, peut-être téléguidées, mal ou non désamorcées, ont fait monter les tensions. 

La guerre d'Ossétie du Sud débute à Tskhinvali le 6 janvier 1991, avec l’arrivée de six mile miliciens Géorgiens en armes et accompagnés de chiens pour investir la ville. Las familles géorgiennes de la ville avaient été prévenues la veille et avaient reçu l'ordre de quitter en secret l'Ossétie du Sud, laissant dans la tourmente voisins et amis, sans parler des familles mixtes. Le gros des destructions se situe au printemps 1992: Les militaires géorgiens bombardent la ville jour et unit; les civils sort pris pour cible lorsqu'ils vont se ravitailler ; l'hôpital est bombardé...

L'accord de cessez-le-feu signe Sotchi le 24 juin 1992 par les Ossètes et les présidents Chevardnadze et Eltsine, dans le prolongement du voyage de ce dernier à Washington, met fin aux combats. La ligne de cessez-le-feu, assez complexe, est contrôlée par des forces russes, géorgiennes et ossètes, rebaptisées « forces de paix » ; elle suit de près la frontière administrative de l'Ossétie du Sud, elle-même voisine des lignes de clivage ethnique. Il y aurait 100 000 réfugies et déplacés, tant Ossètes que Géorgiens. Une commission tripartite présidée par la Russie est chargée de mettre en place un dispositif de sécurité séparant les combattants, de préparer le futur statut de l'Ossétie du Sud et de définir les projets de reconstruction et les modalités du retour des réfugiés.

La guerre d'Abkhazie suit aussitôt, avec la proclamation de souveraineté (qui n'était d'ailleurs pas la première) des Abkhazes en juillet 1992. Les hostilités commencent le 14 août le ministre géorgien de la Défense Kitovani, outrepassant les ordres du président Chevardnadze, entre en République autonome d'Abkhazie, s’empare de la capitale Soukhoumi, contraignant le gouvernement et le Parlement abkhazes à se replier sur Barr Goudaouta, station balnéaire située plus au Nord. Aidés par les Russes, les Abkhazes repoussent les Georgiens à la fin de l’été 1993, reprennent Soukhoumi, chassent 200 000 Georgiens «ethniques » de la République, occupent une partie des importantes installations hydroélectriques de l'lngouri. les Russes ne mettront fin a Re' aide, donc à la guerre, qu'après acceptation par le président Chevardnadze du rattachement de la Géorgie a la CE1 (octobre 1993).  La ligne de cessez-le-feu suit la rivière Ingouri. L'ONU participe à son contrôle.

La CSCE engage en Ossétie 

La CSCE qui, tout comme 1'OTAN, devait redéfinir son rôle après la fin de la guerre froide décida, en mars 1994, l'envoi d'une mission permanente, financière sur les contributions de la cinquantaine d'Etats participants à l'Organisation. Ce genre de mission fonctionne avec un mandat relativement précis, qui fait l'objet de longues négociations puis d'un vote a Vienne, siège de l'Organisation, et qui n'est pas toujours bien adapté aux réalités du terrain. En l'occurrence, la quasi-totalité des diplomates présents dans les réunions ignoraient a peu pros tout de la zone considérée.

Il est vrai n'existe presque aucune documentation en dehors de rapports officiels, de qualité variable. La région, fermée au monde extérieur depuis soixante-dix ans, est très mal connue, et l'information particulièrement difficile d'accès du fait de la complexité et de la variété des langues locales. Le russe est insuffisant et parfois même gênant pour comprendre les spécificités locales a partir desquelles ont eté développées, souvent artificiellement, les tensions régionales.

On m'a recruté en mars 1994 alors que j'effectuais des recherches universitaires aux Etats-Unis, notamment sur la négociation : il fallait partir d'urgence pour être le chef adjoint de la mission CSCE en résidence à Tskhinvali. L'administration a mis quatre mois à produire un arrêté de nomination en raison de conflits internes à la bureaucratie. Le mandat prévoyait bien une installation à Tskhinvali mais les Ossètes, non représentés a Vienne, n'avaient pas été consultés, ce qui traduit bien la logique de cette organisation intergouvernementale. Ils n'ont donc pas participé à la négociation du mandat, et la mission n'a jamais pu s'installer à Tskhinvali.

Il faut convenir que la dénomination officielle donnée de cette mission, « Mission CSCE en Géorgie », posait une première difficulté de taille : l'Ossétie du Sud se considérait comme indépendante, donc en dehors de la Géorgie ; elle l'était de fait sur le terrain. Il ne lui restait plus qu'à le prouver à l'OSCE en empêchant ses représentants de s'y installer. On se retrouvait ainsi face à un premier blocage avant même de commencer à travailler, en raison du caractère strictement étatique de la démarche initiale, même si celle-ci était valable dans son esprit.

Ce biais au départ ne pouvait qu'aller en s'amplifiant. Installée a Tbilissi, la mission ne rencontrait de façon approfondie dans son travail, et socialement dans ses loisirs, que des Géorgiens : elle devint plutôt défavorable aux Ossètes. Cette attitude se reflétait dans les rapports bimensuels et correspondait à une commodité puisque les rapports n'étaient pas tenus de décrire directement la vérité : ils étaient lus en effet par la cinquantaine de capitales (dont celle des Georgiens mais pas celle des Ossètes) participant en toute bonne foi, pour la plupart, à la CSCE, et répercutés vers d'autres organismes d'information. Il convenait donc d'en modérer les termes et de lisser ce qui aurait pu gêner tel ou tel Etat influent dans la région.

Les militaires de la mission envoyaient néanmoins des rapports plus précis et plus objectifs de leurs services de renseignement nationaux respectifs. Ces rapports étaient faciles à consulter parce qu'ils étaient dactylographiés sur le matériel informatique de la mission, Vienne déconseillant fortement d'emporter sur place son propre ordinateur portable. La réalité était donc connue, mais pas transmise à tous, dans une sorte de cloisonnement administratif. Ainsi, aucune information véridique ne remontait vers le siège de la CSCE à Vienne et vers les autres capitales du monde.

Travaillant sur des données fausses, sans connaissance du contexte culturel caucasien, sans aucune possibilité institutionnelle d'entendre l'une des deux parties (considérée a priori comme rebelle pour ne pas avoir accepte sa propre disparition), la CSCE n'avait qu'une mince chance de réussir la paix. Mais il aurait été mal vu que cet ordre bureaucratique, cette bonne atmosphère de travail et de coopération en équipe soient troubles par un rabat-joie qui prétendrait que la vérité était peut-être Contre une bureaucratie jouissant dune aussi bonne conscience, toute bataille était perdue d'avance. Chacun était bloqué dans ses propres attitudes et, au demeurant, suivait les instructions des autorités de son pays « en coordination avec son ambassade » selon les termes consacrés des textes accompagnant les arrêtés de nomination. Autrement dit, toute action vers la paix devait tenir compte de cet ordre bureaucratique qui, au moins autant que les problèmes du terrain, faisait partie du système.

Les Ossètes étaient dépeints comme des insoumis menaçant l'ordre mondial mais j'avais pu constater que les positions et sentiments étaient mal rapportes. Les incidents de frontière leur étaient le plus souvent attribues, alors que la réalité était tout autre. En fait, les incidents venaient le plus souvent d'éléments armés indisciplines, agissant de leur propre initiative, ou de rivalités entre mafias. Peu importait donc de quel côté était la responsabilité parce que le problème réel n'était pas juridique. Il convenait plutôt de trouver des solutions pratiques viables pour tous, et plus particulièrement pour les minorités.

Le chef de la mission avait des instructions au mois implicites de sa capitale, où il devait retrouver un poste diplomatique important à l'issue de son séjour a Tbilissi : il lui revenait de faire plaisir aux Georgiens et de favoriser l’entrée des firmes de son pays sur le terrain. Il avait un mauvais contact avec les Ossètes dû en partie à la barrière linguistique mais surtout au fait qu'il rendait compte systématiquement aux autorités géorgiennes de ses entretiens avec les Ossètes et jamais l'inverse. L'esprit de ses instructions était banalement que les Ossètes étaient plutôt des rebelles et la Georgie .un Etat de droit avec des frontières internationales reconnues, dans la ligne des résolutions élaborées à Vienne en présence des Géorgiens et en l'absence des Ossètes : si ceux-ci avaient été représentés et non les Georgiens, les brillants diplomates présents seraient probablement parvenus a un résultat inverse fonde sur une autre base juridique, par exemple celui du droit des peuples a disposer d'eux-mêmes.

Or il était clair que, même s’il s'en allait, le chef de la mission serait remplacé par an compatriote, muni, donc, des mêmes instructions. La situation était bloquée et le resterait un certain temps. Simultanément, la situation s'aggrava en Tchétchénie où la guerre commença en décembre 1994. Dans tout le Caucase Nord, on pouvait craindre un conflit généralisé par frustration des droits des minorités.

La clef était de parvenir à trouver une forme de liberté dans la responsabilité, dans une situation de droit accepté et donc juste, dans un climat de relations amicales et donc de communication authentique, bref de permettre aux populations de reconstruire la démocratie à partir des valeurs locales. Je rédigeai donc un projet d'accord assez libéral fondé sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, sachant que cette souveraineté exercée avec responsabilité devrait logiquement se diluer aussitôt dans le mouvement actuel de globalisation et les activités économiques. Le président Chevardnadze me semblait favorable à une approche résolument créative de ce type : on donnerait à toutes ces régions et ces peuples un maximum d'indépendance ou d'autonomie ; ces autonomies et souverainetés s'harmoniseraient alors dans des organisations régionales permettant le redémarrage de l'économie (en 1995, on mourait encore de faim, de froid ou de manque de soins a Tbilissi).

Le projet d'accord fut envoyé a Vienne et aussitôt enterre au fond d'un tiroir d'une délégation auprès de l'OSCE, après avoir été qualifie d'intéressant mais impossible à faire passer. Il fallait dès lors inventer une autre voie, cette fois nécessairement non gouvernementale, pour faire avancer la cause de la paix.

Il ne peut y avoir négociation sans communication et sans connaissance réciproque il a donc fallu se plonger dans la culture locale, à commencer par la cuisine, et multiplier lies occasions de contact tous azimuts. Chacun voyait le conflit avec ses propres yeux, sa culture, son métier, ses peurs et ses espoirs. Il aurait été absurde de vouloir apporter une vue occidentale qui n'aurait fait que compliquer un peu plus une situation déjà difficile à appréhender, même après une année sur le terrain et à l'intérieur de la vie locale. Dès mon arrivée, des contacts universitaires m'avaient montré la complexité des évènements passés et donné quelques idées sur les pistes possibles. Les autres membres de la mission, à quelques exceptions près, avaient en revanche très peu de contacts locaux et vivaient isolés dans une datcha, une sorte de camp retranche garde par les Georgiens sur la colline de Kstanisi.

Ma mission a la CSCE s'est terminée au bout de quelques mois. Le chef de mission m'a demandé d'établir la liste de mes contacts. Sachant ce qu'il est advenu des personnes figurant dans ce type de liste en URSS, ou plutôt ne le sachant pas puisque pratiquement aucune n'est revenue du goulag, je n'ai donné qu'une liste de personnalités officielles. Cela a été fort mal pris et m'a valu d'être privé de poste durant un an avec suppression des primes. En contrepartie, j'avais désormais du temps disponible pour lancer une initiative de paix non-gouvernementale. Je me mis aussitôt au travail.                                                                                                                                                         

Diplomatie privée. La technique de négociation développée par Roger Fisher', que je connaissais pour l'avoir utilisée dans des recherches en science politique, me paraissait la mieux adaptée. Mais il fallait convaincre les parties, si possible au plus haut niveau, de s'engager dans cette vole. Ensuite il faudrait d'excellents experts car je n'avais qu'une connaissance théorique de ce type de négociation. J'arrivai à convaincre le ministère ossète des Affaires étrangères de l'utilité de tenter l'exercice compte tenu d'un contexte complètement bloqué, dans lequel les risques de provocation, d'accident ou d'escalade n'étaient pas pour autant éliminés, bien au contraire. Les commissions militaires tri- ou quadripartites prévues par les accords de cessez-le-feu n'en seraient aucunement affectées, car a ne s'agissait que d'injecter des idées nouvelles dans le système sans modifier le fonctionnement institutionnel habituel, sur la base d'un commun accord. Mes interlocuteurs savaient bien que le système actuel ne pouvait produire d'idées nouvelles et ils connaissaient le livre de Roger Fisher2 traduit en russe. Apres quelque temps de réflexion, ils ont accepté de tenter l'aventure. Côté géorgien, il me fallait l'accord du Président qui, lui-même ancien diplomate, a immédiatement adhéré à mon analyse et m'a donne son feu vert pour aller de l'avant. Quant au Premier ministre ossète, Ludwig Chibirov, ancien recteur de l'Université, il me donnait son aval à une condition : il ne fallait pas perturber les autres types de contacts. J'en étais bien d'accord. Il fallait enfin mettre de notre cote les autorités militaires, fort nombreuses sur le terrain : là, jouer la transparence devait suffire puisque ce que nous anions faire allait dans le sens d'une amélioration de la sécurité et donc de leur préoccupations. En leur laissant voir sans aucune cachotterie ce qui se passait et le travail diplomatique en cours d'élaboration, nous les rassurions et facilitions la rédaction de leurs rapports si nécessaire. Même les autorités religieuses ont été mises à contribution et invitées à mettre tons les croyants à la prière pour le suc-ces des équipes de paix. De fait, tout au long d’une année de travail, une grande chaîne de prière s'est instance dans beaucoup d'églises (Mormons, Baptistes, Calvinistes, Luthériens, Catholiques de nationalités diverses, Orthodoxes, Eglises nationales et locales etc.). Restait à trouver les financements et les experts. Or, toute contribution de type gouvernemental, de la Commission européenne ou de l'ONU était exclue, puisque nous nous situions à l'extérieur des relations inter-étatiques officielles, qui passaient par l'OSCE. J'informai personnellement quelques collègues de l'OSCE à Vienne, ambassadeurs ou équivalents, au fait des dossiers de sécurité dans le Caucase. Ils n'étaient personnellement pas opposés a ce genre d'exercice qui pouvait s'avérer utile, mais ils ne pouvaient assurer un financement du fait des positions officielles : il est plus facile de trouver un milliard de dollars pour mettre des militaires sur le terrain qu'un million de dollars pour un exercice de paix de ce genre. Quant l'expert le mieux adapte à la situation complexe et a la mosaïque culturelle de la région, me paraissait être le professeur Roger Fisher, de la faculté de droit de Harvard, qui a consacre sa vie a la négociation, notamment dans des cas de ce type : guerre du Vietnam, otages américains de Téhéran, conflit israélo-arabe avant Camp David, Afrique du Sud. Dès que je lui eus expliqué la situation, il décida de partir. Il n'y avait ce moment-là aucun financement : chacun paierait son billet, je m'occuperais de l'intendance locale. 

1 La technique de la négociation développée à Harvard par Roger Ficher, intitulée a « Facilitated joint brainstorming », vise à dissoudre les blocage de ce type. On trouvera une bibliographie sur le site web du Project on negotiation de la Harward Law School : http://www,law.harvard/Proprams/PON (voir aussi les pointeurs sur grcp.org et www.cmgroup.ora). Roger Ficher et son collègue Herbert Kelman ont élaboré ces méthodes à partir de l'expérience du Vietnam. L'idée de départ est qu'il est illusoire de demander a des diplomates de conclure une paix si l'on n'a pas auparavant traite les diverses haines existants a tout les niveaux. Un processus de paix doit donc être mené dans les différentes parties de la société et non dans la seul catégorie de hauts fonctionnaires et des notable. Le principe de Facilitated joint brainstorming consiste a faire prendre conscience a chacun que sa culture et sa perception conduisent a une situation de blocage. C'est a partir de cet accord minimum que l'on remonte aux autres aspects du litige, devenus des tors « techniques v. Les ennemis, devenus partenaires, vont sortir du processus autobloquant par une nouvelle relation. Une technique est de faire se rencontrer avec accompagnement cinq ou six personnes de chaque cote, agissant A titre personnel mais suffisamment proche des décideurs pour que leurs idées remontent « au sommet » 2 Ficher, R. et Ury, W., Getting to Yes, Penguin Books, 1991 

Sur le terrain

Inutile de préciser que personne ne m'a jamais rembourse ces frais, me donnant ainsi la fierté d'avoir participe personnellement au financement de la paix dans le Caucase, ce qui est tout de même plus satisfaisant que d'avoir réussi une jolie opération en Bourse.

Le lendemain de l'arrivée du professeur Fisher et de son adjoint à Tbilissi, nous passons ensemble les lignes de démarcation ossètes pour .nous rendre à Tskhinvali, il faut que nos experts partent du terrain dans leurs contacts et non de ce out entendu en Amérique. C'était un dimanche, donc un jour férié propice aux prises de contacts informelles et polies. Les Ossètes sont chaleureux et les Américains rassurés. Avant la tombée de la nuit, nous prenons une photo historique autour des enfants (dont les miens), sont regroupes des militaires des trois forces de paix.

L'objectif de discrétion est quelque peu compromis par le fait que l'on pane de l'opération des le lendemain à la télévision géorgienne, puis ossète. En revanche, la transparence y gagne : personne ne peut dire qu'il n’est pas au courant. Nous évitons tout contact officiel, a Tbilissi, avec les ambassades, l'OSCE ou le ministère des Affaires étrangères. Le professeur Fisher prononce à l'Université une conférence de type académique, filmée par la télévision. Nous prenons un maximum de contacts locaux à qui nous expliquons de quoi il est question ; organiser un brainstorming conjoint avec modérateur (facilitated joint brainstorming) comprenant cinq à sept participants de chaque côte.

A la recherche de fonds

Le financement initial était tout simplement personnel, mais il a vite trouvé ses 1imites. Apres quelques tentatives infructueuses auprès de diverses fondations, c'est le CMG (Conflict Management Group), association a but non lucratif proche de Harvard, qui all-ouve le premier financement auprès d'une ONG, le Conseil norvégien pour les réfugiés, qui disposait d'une implantation à Tbilissi pour tout le Caucase. La première réunion fut convoquée a Harvard a l'automne, mais les Ossètes n'arrivèrent pas, on n'a jamais su pourquoi.

Il est certain qu'un bon système de communications aurait permis des avancées que la maigreur de nos fonds avait rendues impossibles. C'est dire a quel point la recherche des ressources faisait partie de l'exercice : or nous ne voulions pas dépendre d'organisations inter-étatiques telle que la CSCE, encore moins d'Etats qui pouvaient avoir un intérêt dans la région (rappelons l'importance des enjeux pétroliers, qui nous inquiétait fort).

Nous nous sommes donc mis en devoir de convaincre le Conseil norvégien pour les réfugiés que, si les Ossètes avaient disposé d’un téléphone satellite portable sur le système INMARSAT, la réunion de Harvard aurait pu être fructueuse. Finalement l'organisation norvégienne accepta de prendre le risque sur son budget et, deux mois plus tard, nous mettions en place le premier système de communication satellite non gouvernementale a Tskhinvali, au ministère des Affaires Etrangères d'Ossétie du Sud.

Nous étions en hiver 1995-1996, il avait fallu bien longtemps pour réaliser ce rêve, et aussi beaucoup de générosité et de risques pris par les uns et les autres sur le terrain ou dans leur métier, dans au moins trois pays occidentaux sur deux continents. Les Ossètes pouvaient nous appeler, nous pouvions les appeler à condition qu'il y ait du courant électrique sur place, évidemment : il y en avait quelques heures par jour. C'est à partir de ce moment que nous avons pu construire l'opération joint brainstorming pratiquement sans ratés.

Restait à choisir les participants à la réunion qui se tiendrait à Oslo en janvier 96 : cinq ou six de chaque cote, au courant des affaires pour pouvoir travailler, proches des dirigeants pour que l'information remonte, mais pas trop officiels non plus, pour ne pas gêner. En fait, plusieurs formats étaient possibles, et nous étions convenus que ce serait le professeur Fisher qui arbitrerait et constituerait la liste finale, puce que, bien entendu, c'étaient nous et non les gouvernements qui choisissions les délégations (grâce au capital de confiance préalablement établi, cette idée avait été acceptée par les Géorgiens et les Ossètes). j'avais responsabilité de faire avancer l'ensemble et d'assurer la sécurité sur le terrain : il fallait rester attentif a tous les dangers, ne pas inquiéter les troupes en jouant me transparence totale sur tous nos mouvements, faciliter la tâche des services qui avaient a faire des rapports sur nos déplacements.

La réunion d'Oslo était désormais lancée. Grâce au téléphone satellite, si une difficulté survenait nous pourrions en être avertis et proposer une solution. Je devais demander une autorisation à mon administration, dont je faisais toujours partie mais qui s'était désintéressée de l'affaire. Les services concernés ne répondirent à ma demande qu'après l'intervention d’un directeur bien placé obtenais l'autorisation quelques heures avant le départ, a la condition que je déclare des le début de la conférence que j'étais là a titre individuel et que mes positions personnelles n'étaient pas celles de mon pays : ce que je fis en effet, dans l'indifférence générale...

Nous avions travaillé plusieurs heures sur le plan de table pour donner un maximum d'énergie créative. Pas question que les délégations se présentent oralement, l’une après l'autre, comme c’est l'habitude. Le premier exercice serait que chaque Georgien présenterait un Ossète après tune courte conversation, et inversement. J’ouvrirais en quelques minutes, avec le directeur norvégien de l'ONG qui nous recevait. 

       Les délégations géorgienne et ossète arrivèrent, au complet, a la date prévue. Le début fut assez glacial mais une excellente intendance d'abord, ensuite le charisme de Roger Fisher permirent d'avancer, d'échafauder des projets communs, qui pouvaient installer une dynamique de paix. Le dernier jour, les ennemis étaient devenus des amis ou au moins des collègues capables de apprécier et de réfléchir sereinement aux possibilités concrètes de coopération et à leur avenir communs participation, une après-midi, du ministre norvégien des Affaires étrangères en exercice fut la seule entorse au caractère non gouvernemental de l'exercice.

Peu de temps après, l'occasion s'est trouvée de faire se rencontrer les Georgiens et les Ossètes dans une capitale européenne, cette fois sans la « protection » d’une organisation de bonne volonté, norvégienne ou la réunion fut difficile mais réussie. Dans un sens, nous testions les résultats et le résultat du test était, grâce à tous, positif.

Je m’étais mis au travail le lendemain où jour de ma mission auprès de la CSCE prenait fin. Un an plus tard, les Ossètes et les Géorgiens terminaient avec succès liens première réunion d'Oslo. A l'heure j'écris, le conflit ossète n’est plu cite dans les discours off sur les conflits du Caucase ; et un voyage a Barcelone est prévu, au cours duquel Ossètes et Georgiens ensemble (le secret de toute la démarche tient dans cet unique mot) vont se rendre compte des problèmes poses par les statuts d'autonomie des régions d'Espagne. L'un des participants à la première réunion d'Oslo a été elm président du Nykhas (Parlement) d’Ossétie du Sud : l'esprit des négociations est donc maintenant représenté an cœur du système politico-­étatique.