Hier, l'OTAN a mis à jour la volonté conjointe américaine et européenne d'isoler la Russie, n'autorisant pas son représentant à s'exprimer, rejetant tous les torts sur cette dernière et faisant de l'agresseur géorgien la victime - la vision du conflit proposé par l'OTAN peut pratiquement être considérée comme une négation du peuple ossète dont il n'est jamais question et qui n'est jamais convié à évoquer son avenir.

Voici la lettre que j'ai adressée, lundi dernier, au Ministre des Affaires étrangères, Mr. Kouchner.

                                                                                                      

                                                                                                         

          Monsieur le Ministre,

En ma qualité de doctorant sur les légendes Nartes des Ossètes, j’interpelle votre attention sur un peuple et une culture que je connais bien pour en avoir appris la langue et pour avoir séjourné en Ossétie du Nord en avril dernier.

Je vous suis reconnaissant d’être allé à Vladikavkaz où vous avez pu entendre le témoignage des réfugiés Ossètes dans le camp situé près d’Alaguir dans la nuit du 11 au 12 août et vous écris pour réagir quant au traitement extrêmement préoccupant que les médias et la classe politique européenne font du conflit en Ossétie du Sud.

L’attaque géorgienne dans la nuit du 7 au 8 août a détruit la quasi totalité de la ville de Tskhinvali, faisant des centaines sinon des milliers de morts, principalement des civils; des villages ossètes ont été rasés, des exactions d’une cruauté extrême ont été commises. Enfin, les soldats géorgiens de la Force de la Paix ont tirés sur leurs collègues russes.

Cependant, Mme Salomé Zourabichvili, de l’opposition géorgienne, a exprimé l’idée (dans l’émission de France 5, C dans l’air du 11 août, « Pendant les Jeux, la guerre continue ») que la Géorgie avait commis une faute tandis que la Russie avait commis un crime. Doit-on en déduire que les vies ossètes n’ont pas autant de valeur que les vies géorgiennes ?

On parle de tout le monde dans ce conflit, mais très peu du peuple d’Ossétie du Sud. Son souhait de ne former qu’une seule République avec l’Ossétie du Nord au sein de la Russie et le référendum de 2006 (pourtant extrêmement significatif) n’ont jamais été pris en compte par les pays occidentaux.

L’attitude des grands médias occidentaux est irresponsable : pourquoi ne diffuse-t-on qu’un point de vue, en l’occurrence le point de vue géorgien ? Enfin, et cela procède de la même logique, la sur-représentation des quelques trois à quatre mille Sud-ossètes « assimilés » aux Géorgiens (lesquels vivent pour l’immense majorité en dehors d’Ossétie du Sud) est très grave : les deux cent mille autres Koudars (Sud-ossètes) qui vivent, soit Ossétie du Sud, soit en Ossétie du Nord (où il se sont réfugiés en 1919, en 1992 et cette semaine) doivent absolument être entendus.

La nature des exactions de l’armée géorgienne notamment au village de Khetagurovo montre un degré de haine qui rappelle les méthodes du conflit de 1992, et qui exclue l’idée de toute cohabitation pacifique. Les Sud-ossètes ne le voulaient déjà plus, mais ils ne pourront plus jamais vivre avec les Géorgiens - qui les considèrent comme un peuple inférieur.

Ayant confiance dans votre esprit de responsabilité qui a pu s’illustrer au Kosovo, je vous sollicite personnellement pour faire, au moment venu, une déclaration plus équilibrée que le discours tenu par la classe politique dirigeante européenne et les médias européens.

En soutenant que l’Ossétie du Sud est géorgienne, en martelant l’importance du respect de la « souveraineté territoriale de la Géorgie », les pays européens s’exposent à créer une très longue et terrible guerre car les Ossètes ne quitteront jamais la terre de leurs pères. Déjà, de nombreux Ossètes réfugiés valides repartent vers Tskhinvali pour reconstruire la ville ou aider les blessés. Parmi mes connaissances, je connais déjà le cas de deux familles.

C’est ainsi que je perçois la volonté des Ossètes,

En espérant que vous n’oublierez pas leur voix, je vous prie, Monsieur le Ministre, d’agréer l’expression de mes sentiments distingués,

  Laurent Alibert

PS : Il faut se rappeler que les livres d’histoire géorgiens ont été revus au début des années quatre-vingt-dix pour gommer l’ancienneté de la présence de leurs minorités. Pourtant, ce sont les chroniques médiévales géorgiennes elles-mêmes qui décrivent la présence des Ossètes dès le XIIIème siècle dans le territoire correspondant à l’actuelle Ossétie du Sud. La double culture ossète et géorgienne a longtemps existé chez les Sud-ossètes, qui furent vassaux de seigneurs géorgiens, mais elle est aujourd’hui morte, et c’est le nationalisme « identitaire » géorgien qui y a mis fin.