(texte écrit dans la nuit du 8 au 9 août - détails du dernier paragraphe donnés le 10 août)

Aujourd'hui, je me dois d’écrire sur ce que je sais – et j’essaierai de le faire de la manière la plus honnête, la plus impartiale possible, malgré ma position nécessairement subjective.

La couverture médiatique du conflit osséto-géorgien par les journaux français est tragiquement mal informée et déséquilibrée. Rien d’incroyable à cela : d’une part, le Caucase est une région du monde très peu connue qui invite au quiproquo, d’autre part, les prises de positions pro-géorgiennes des Etats-Unis et de l’U.E. convergent avec la russophobie de l’opinion publique et des journalistes français. Les victimes d’ailleurs de cette situation ne sont à l'heure actuelle ni les Géorgiens qui après l'attaque du 8 août avaient perdus aux dires de leur gouvernement trente hommes, ni les Russes qui en avaient perdu une douzaine à ce moment-là. Ce sont les Ossètes.

Enfin, et c’est là le vrai problème : que connaît-on de l’Ossétie ? Rien ou presque. Donc on déblatère, on parle géopolitique comme cela se fait dans les discussions de comptoir : sans connaître. L’incessante comparaison avec le Kosovo, notamment, est absurde pour qui connaît l’histoire de l’Ossétie.

Le peuple Ossète, par sa présence des deux côtés de la chaîne caucasienne, souffre particulièrement depuis la chute de l’U.R.S.S. : alors que la frontière qui délimitait la république d’Ossétie du Nord à la région autonome d’Ossétie du Sud n’avait aucune existence réelle sous l’U.R.S.S., elle devint effective avec le conflit osséto-géorgien post-soviétique et divisa un peuple. L'indépendance de facto permit à nouveau aux ossètes d'aller et venir entre nord et sud sans souci, mais les tensions régulières autour du conflit gelé poussèrent les Russes à créer une véritable frontière en 2001.

Si l’on remonte beaucoup plus loin, c’est bien dans l’espace qui correspond à l’actuelle région de l’Ossétie du Sud, après la défaite alaine contre Tamerlan, que naquirent les Ossètes, sur les restes du peuple Alain dont ils sont les continuateurs linguistiques : ils se regroupèrent dans les vallées de la grande et de la petite Liakhvi. Les relations entre Ossètes et géorgiens sont très vieilles et ont été généralement bonnes : un règne, notamment, symbolise une grandeur à la fois géorgienne et Ossète : celui de la reine géorgienne Tamar et de son mari, le prince d’Ossétie David Soslan – le chef d’œuvre de la littérature géorgienne, Le Chevalier à la peau de Tigre évoque ce règne.

Dire qu’il n’y avait jamais eu de souci avant le conflit de 1992 serait mentir : la volonté d’union du peuple Ossète avait déjà débouché sur un massacre des Ossètes par les Géorgiens de 1917 à 1919 si les Ossètes furent majoritairement bolcheviks il n'y avait la rien d'idéologique, mais l'expression de leur volonté de ne pas être intégrés à la Géorgie (mencheviks). La tentative de réunion du peuple Ossète échoua. En 1922, la région autonome d’Ossétie du Sud est formée, statut qu’elle gardera au sein de la Géorgie jusqu’à la chute de l’ U.R.S.S.

Jusqu’au début des années 90, les relations entre Ossètes et Géorgiens étaient bonnes, et il n’y avait pas de velléité authentiquement séparatiste des sud-ossètes. Le président Géorgien de l’époque, Zviad Gamsakhourdia, élu sur un programme dont le slogan était « la Géorgie aux Géorgiens » retira le statut de région autonome à l’Ossétie du Sud : c'est durant cette période qu'on vint à Tskhinval et dans les villages Ossètes avec des machine à écrire en alphabet géorgien pour remplacer celles en cyrillique signifiant ainsi que les langues Ossètes et Russes n’avaient plus leur place dans les administrations. Cette situation et le conflit qui s’ensuivit provoquèrent l’exode de cent mille sud-ossètes vers l’Ossétie du Nord. Il était impossible de chiffrer, avant l’attaque géorgienne, la population de l’ Ossétie du Sud. On peut supposer qu’environ cinquante mille personnes, soit près de la moitié de la population de 1922, vivaient en Ossétie du Sud avant le 8 août 2008.

J’ai la chance de savoir parler et lire en Ossète – nous ne sommes pas nombreux dans ce cas en France, en dehors de la petite communauté Ossète de notre pays. Je reviens d’un voyage de deux semaines en Ossétie du Nord effectué en avril dernier et où j’ai pu pratiquer en immersion totale (car je ne parle pas russe) cette branche du rameau nord-oriental des langues iraniennes. J’ai plusieurs amis très proches dans la communauté des Ossètes de France. Je suis conscient que mon goût pour la langue et la culture ossète font inévitablement de moi un observateur partial de la situation actuelle, et je sais qu’il n’existe pas de guerre sans torts partagés, cependant je suis catégorique sur un point : les Ossètes n’avaient rien à gagner à la guerre alors que les Géorgiens, de leur côté avaient besoin de résoudre le problème de ses régions séparatistes pour entrer dans l’OTAN dont le conseil approchait. Quand j'étais en Ossétie du Nord, où séjournent de nombreux Sud-Ossètes réfugiés du précédent conflit avec la Géorgie, je me suis vite aperçu que les Ossètes ne voulaient pas la guerre, mais la craignaient. Elle est arrivée plus vite qu’ils ne le pensaient, avec une incroyable brutalité et une démesure atroce dont on ne prendra compte que lorsqu’on reviendra plus tard sur les débuts du conflit. Car ce conflit ne s’arrêtera pas demain comme le prétendent les Géorgiens.

Il ne s’agit pas simplement du soutien Russe – bien qu’il soit fondamental. Que va-t-il se passer dans les prochains jours alors que selon l'accord de la confédération de peuples caucasiens, arrivent en plus des Ossètes du Nord, des bataillons Abkhazes, Daguestanais, Cosaques et Tchétchènes ?

Concernant la Géorgie, une question centrale demeure : peut-on laisser entrer dans l’OTAN et dans l’U.E. un pays dont le dirigeant a, en quelques vingt-quatre heures, presque entièrement détruit une ville, rasé des villages, et fait, aux dires des dirigeants Nord et Sud-Ossètes, plus de mille morts ? Quelque soit le chiffre réel des victimes, l’agression géorgienne, tient du nettoyage ethnique.

Peut-on laisser entrer dans l’OTAN et dans l’U.E. un pays qui, voici un mois avait déjà attaqué l’Ossétie du Sud et dont les 500 soldats des forces tripartites de maintien de la paix ont quitté leur poste une heure avant l’attaque ?

Peut-on laisser entrer dans l’OTAN et dans l’U.E. un pays qui rompt la trêve qu’il a lui même énoncée (au début même des Jeux Olympiques) en s’attaquant à des populations civiles ?

Les commentaires de Matthew Bryza, sous-secrétaire d'Etat américain chargé des affaires européennes et eurasiatiques des Etats-Unis sont dignes d’être citées entièrement tant elles renversent à 180 degrés la réalité de la situation et montrent qu’un camp a été choisi :

« La seule chose que nous puissions faire actuellement, c'est d'appeler les deux parties belligérantes à suspendre les hostilités. Nous comprenons que le gouvernement géorgien doit défendre son peuple, mais dans cette situation il est important de cesser le feu et de relancer le processus constructif prévu par la déclaration du président géorgien Mikhaïl Saakachvili", a commenté M. Bryza. Selon lui, les Etats-Unis ont mené toute la journée des consultations intenses avec Tbilissi et Moscou. "La partie russe a réellement cherché à convaincre Tskhinvali à cesser les tirs, mais l'Ossétie du Sud a continué les actes de violence et les provocations", a noté le diplomate américain. La déclaration sur le cessez-le-feu, proposée par le président géorgien, pourrait constituer un pas positif et détendre l'atmosphère dans la région. "Mais nous avons appris que la partie sud-ossète avait ouvert le feu sur des villages géorgiens. A présent, la chose la plus importante, c'est de cesser les actions militaires", a conclu Matthew Bryza. »

Ainsi, le peuple géorgien devrait être défendu de la cinquantaine de milliers d’Ossètes qui cherchent à conserver leur autonomie ? Qu’avait donc à gagner les Ussètes à changer leur statut déjà précaire en provoquant la Géorgie ? L’explosion du budget militaire Géorgien ces dernières années (deuxième destinataire des armes américaines après Israël) et le choix de l'ouverture des jeux olympiques pour la rupture de trêve montre au contraire que l’attaque géorgienne était prévue. Et l’implication américaine est connue depuis longtemps : les propos de Matthew Bryza camoufle à peine la volonté d’une mainmise américaine sur la région.

Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes – c'est ce à quoi ne semblent pas prêts l’U.E. et les États-Unis qui refusèrent de prendre en compte le référendum pourtant très clair de novembre 2006.

A la question que lui pose le Figaro, « Que peut-il se passer maintenant ? », Temour Iakobachvili, ministre d'État géorgien pour la Réintégration des territoires séparatistes à cette réponse : « Beaucoup dépendra de la réaction des Occidentaux. Resteront-ils à bronzer sur la plage ? Ou donneront-ils un signal clair à la Russie pour qu'elle ne franchisse pas certaines limites ? »

Ainsi, les Occidentaux devraient venir au secours des Géorgiens qui déplorent une trentaine de morts (d’après le président Saakachvili), pour les protéger de l’agression des Ossètes qui en moins de vingt-quatre heures ont perdu des centaines d'hommes. Qu’on soit pour ou contre le droit des peuples à disposer d’eux-même, on ne peut nier ceci : les victimes ne sont pas les Géorgiens mais bien les ossètes, et le massacre qui s'est produit dans la nuit et la journée du 08 août 2008 a le rythme d’un génocide. – en ce sens là, il faut soutenir l’intervention russe, car ils sont les seuls à pouvoir protéger les Ossètes, lesquels n’accepteront jamais une force extérieure dont on sait trop qu’elle profiterait de la situation pour rendre leur territoire à la Géorgie.

Ce matin encore, les nouvelles que je recevais de mes amis Ossètes de Vladikavkaz, étaient les suivantes : les gens à Tskhinval vivent dans les caves, beaucoup n'ont plus d'eau et de nourriture. Une amie a sa mère à Tskhinval, qui était déjà malade avant le conflit. Hier encore, elle vivait avec une forte fièvre sous terre, en compagnie des voisins et en pénurie d'eau. Et lorsque j'évoquais à mon amie si elle ne comptait pas fuir avec les milliers d'autres, celle-ci me répondit : "нае ныуадзаен уый йае баестае! МАЕ баестае!" (elle ne laissera pas tomber son pays! MON pays!).

Les Ossètes se font massacrer car ils ont le malheur d'exister. De quel type de cécité est frappé notre société pour que journalistes et opinion publique appellent tous à soutenir la Géorgie, et croit si facilement dans sa souveraineté en Ossétie du sud? Le Monde a beau faire sa couverture sur les ossètes pro-géorgiens, de nombreux journalistes ont beau tomber dans la manipulation géorgienne, il n'y a guère plus de trois à quatre mille ossètes derrière Sanakoïev et tous vivent en Géorgie. Les deux cent mille sud-ossètes qui restent (qu'ils soient en République d'Ossétie du Nord ou en République d'Ossétie du Sud) se sentent Ossètes avant tout, et veulent le rattachement à la Russie pour cette raison : former avec l'Ossétie du Nord une République Ossète au sein de la Fédération de Russie. La majorité des gens que j'ai fréquenté en Ossétie du Nord sont des Koudars (Sud-Ossètes) : c'est un hasard, mais rien d'étonnant à cela, avec les cent mille réfugiés du conflit des années 90 ajoutés aux familles implantés depuis 1917/19, la ville de Vladikavkaz est presque autant peuplé d'Ossètes du sud que d'Ossètes du nord. Que ce soit en Ossétie du Nord ou en France, parmi tous les Koudars avec qui j'ai eu l'occasion de discuter de leur identité - je n'en connais strictement aucun qui se considère "Ossète Géorgien". La guerre des années 90 et plus encore celle  d'aujourd'hui ne laisse aucune porte à ce sentiment.

En Ossétie du Sud, près de deux milles personnes auraient été massacrées en quelques vingt-quatre heures, et même si les chiffres étaient revus à la baisse, la destruction complète de Tskhinvali par les chars et l'aviation, le rasage méthodique des village ossètes, et la mort de nombreux civils sont des faits incontestables : Saakachvili, qui évoque perpétuellement le sentiment d'appartenance à la Géorgie de "nombreux Ossètes", leur volonté de rentrer dans le giron géorgien, est indubitablement trahi par un tel acte. Un acte de criminel de guerre.

Laurent Alibert